Eugénisme : petite réflexion

" Gardez-vous de la pureté. C'est le vitriol de l'âme. "
[ Vendredi ou les limbes du Pacifique ]
Michel Tournier


Ce mot de pureté a plutôt bonne presse. Qui ne désire boire une eau pure ? Respirer un air pur ? Qui n'a envie - n'est-ce pas mesdemoiselles- d'un teint pur ? Qui n'admire les " cœurs purs " que chantait Jean-Roger Caussimon ? Sans parler des diamants qui ne sont admirables qu'absolument purs, et de l'exigence de pureté alimentaire imposée par certaines religions.

La pureté s'immisce partout. Y compris dans la fabrication des puces électroniques qui nécessitent, mais oui, une fabrication en milieu stérile.

Mais la pureté est-elle, en soi, si engageante ?

On sait ce qu'a coûté en malheurs et en crimes l'obsessionnelle quête de la " pureté de la race " des nazis. Une notion spécifique qui n'a pas surgi de nulle part. Depuis toujours, l'homme a rêvé d'être capable de ne donner naissance qu'à des individus de " bonne qualité ", qui ne seraient porteurs d'aucun défaut, d'aucun handicap. L'Histoire nous le rappelle : les Spartiates, - en gros neuf ou huit siècles avant J-C -, mettaient à mort les nouveau-nés mal conformés. Plus tard Platon, l'homme qui porta la parole de Socrate, imagina pour sa République un programme de mariages destiné à ne faire naître que des individus sains sans défauts : " Il faut, selon nos principes, - écrit-il - rendre les rapports très fréquents entre les hommes et les femmes d'élite, et très rares, au contraire, entre les sujets inférieurs de l'un et de l'autre sexe; de plus, il faut élever les enfants des quatre cent cinquante neuvièmes premiers et non ceux des seconds, si l'on veut que le troupeau atteigne la plus haute perfection; et toutes ces mesures devront rester cachées, sauf aux magistrats, pour que la troupe des gardiens soit, autant que possible, exempte de discorde ". Tout un programme !

L'idée a traversé les siècles, jusqu'au XIXè siècle où elle a explosé, quand les progrès de la science donnèrent des rêves de puissance absolue tant aux scientifiques qu'aux médecins... Si les théories de Darwin sur l'évolution alimentèrent les fantasmes des apprentis sorciers de la pureté raciale, c'est John Galton, (1789 - 1864) explorateur, météorologue, statisticien, psychologue, géographe et généticien britannique, qui a imaginé l'eugénisme moderne. Il baptisa son idée " viriculture " - culture de l'homme - une doctrine et une stratégie pour ne favoriser que la naissance des individus les plus " aptes " et si possible décourager la naissance des autres. Le mot "eugénisme", étymologiquement "bonne naissance", s'imposa par la suite.

Cela n'entraîna en Angleterre le vote d'aucune législation "eugéniste ". En revanche, aux Etats-Unis, où se développèrent des instituts de recherche spécialisés, des lois eugénistes furent votées dès 1896 : dans le Connecticut, une loi interdisait le mariage à certaines catégories de personnes, telles les alcooliques, les arriérés mentaux etc.

A partir de 1907, la loi américaine va plus loin, puisqu'elle permet la stérilisation de ces mêmes personnes désignées par la loi de 1896. En 1950, trente trois états s'étaient dotés de ces lois, qui furent appliquées avec plus ou moins de rigueur. Etaient visées, au passage, des manifestations qui n'avaient rien d'héréditaire : le crime et le viol, par exemple.

L'Europe aussi eut ses philosophes et ses scientifiques saisis par l'eugénisme, un peu plus tardivement il est vrai, dans les années 30. Elle eut également ses instituts de recherche, financés la plupart du temps par la fondation Rockfeller. Selon le scientisme de l'époque, une humanité épurée de ses anomalies passées allait naître.

Le biologiste Jean Rostand n'était pas plus défavorable à l'eugénisme qu'un grand nombre d'autres scientifiques et de médecins français qui adhérèrent à ce credo, sans réfléchir trop longtemps ni trop loin. L'humanité serait pure. La perfection humaine serait de ce monde.

Ce que pensèrent aussi, aussi étrange que cela puisse paraître, des médecins et des scientifiques juifs, et non des moindres, pris dans le même tourbillon scientiste : Muller aux Etats-Unis, Levit en URSS (l'actuelle Russie) et en Allemagne Weinberg, Godlschmidt, Poll etc.

Quand Hitler arriva au pouvoir, les médecins juifs ne furent pas épargnés et pour certains, émigrèrent. Comme Heinrich Poll qui émigra en Suède où il se suicida. Pourtant, d'une manière inexplicable, certains d'entre eux qui avaient fui l'Allemagne en raison des lois antisémites de septembre 1935, continuèrent, comme Richard Goldshcmidt réfugié aux Etats-Unis, à soutenir l'eugénisme. Il considérait que les nazis avaient dévoyé l'eugénisme, mais que la théorie était excellente.
Le psychiatre allemand Franz Kallman avait prôné la stérilisation de 10% de la population allemande. Réfugié aux Etats-Unis, il persista dans son aveuglement et réclama de plus la stérilisation des frères et sœurs de malades schizophrènes...

C'est dire que l'eugénisme nazi n'est pas né du hasard.
C'est dire aussi que les grands hommes sont capables de grandes fautes, et qu'avec les formidables avancées contemporaines dans les domaines de la biologie, de la génétique, de la manipulation génétique, soutenues par une avancée non moins extraordinaire des techniques de recherche, on a tous besoin, et dans tous les domaines, d'intelligence, de réflexion et d'humanité.

Un livre : La Société pure - André Pichot - Flammarion Ed.

 
 
~Deborah Bernard~
Publié le : 13/08/2007

 

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